L’histoire de Mayotte est inséparable
de celle de l’archipel des Comores dont elle fait géographiquement
partie (mais pas politiquement). Le premier peuplement de l'archipel
s'est produit dans la seconde moitié du premier millénaire
à partir de l'Afrique bantoue (moitié sud). Entre
le VIIe et le XIIe siècle, des Austronésiens,
qui contribuèrent au peuplement de l’île de Madagascar,
sont passés par les Comores, mais ne s’y sont pas établis.
L’islamisation
des Comores
Puis, au XIIe siècle, les Arabo-Shiraziens — le terme Shiraz désigne le golfe Persique —, des groupes islamisés
métissés (Arabes et Iraniens), accompagnés de leurs
esclaves, arrivèrent aux Comores et introduisirent la religion
musulmane. L’islamisation s’imposa dans toutes les Comores; la première
mosquée de pierre fut construite à Mayotte en 1566 dans
la ville de Chingoni (qui s'appelle maintenant Tsingoni). Puis, les alliances politiques et matrimoniales des Arabo-Shiraziens
avec les chefs comoriens entraînèrent un changement de l'organisation
politique et la création de sultanats.
Vers le XVIIIe siècle, des Arabes originaires
du Yémen, se déclarant les descendants du Prophète,
s'allièrent aussi aux familles comoriennes nobles et contribuèrent
ainsi à l'établissement de nouveaux lignages matrimoniaux,
surtout à la Grande-Comore et
à
l’île d’Anjouan. C’est de cette époque que datent les
documents écrits et les manuscrits en langue arabe, en swahili
ou en comorien, le tout présenté
en alphabet arabe.
Les
Malgaches et l’esclavage
C’est également au cours du XVIe siècle
qu’un grand nombre de Malgaches sakalava s’établirent dans le sud
de Mayotte. Dès cette période, coexistèrent dans
l’île un peuplement arabo-shirazi au nord et un peuplement sakalava
au sud, le tout sur fond d’origine africaine. C’est ce qui explique pourquoi
les habitants de nombreux villages comoriens parlent encore aujourd'hui
une langue malgache, notamment à Mayotte avec le sakalava et l’antalaotsi; ces langues appartiennent à la famille austronésienne. À partir du milieu
du XVIIIe siècle, les quatre îles des Comores
furent victimes de razzias organisées par des pirates malgaches.
Ces incursions affaiblirent les îles et poussèrent les sultans
locaux à rechercher la protection des grandes puissances de l’époque:
la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne.
Entre le XVIe et le XIXe siècle, comme ce fut le cas un peu partout dans
l’océan Indien et aux Antilles, l'archipel des Comores fut le théâtre
du commerce des esclaves. Déjà, au XIIe siècle, les Arabo-Shiraziens pratiquaient l’esclavage
et c’est d’ailleurs avec leurs esclaves qu’ils arrivèrent aux Comores. Plus tard, les Européens allèrent chercher
leur main-d’oeuvre sur la côte est du continent africain, notamment
chez les Africains d’origine bantoue et les Malgaches.
Dans le décret d'abolition de l'esclavage du 27 avril
1848, l’article 3 mentionnait «l’île Mayotte et
dépendances» au nombre des colonies concernées:
Les gouverneurs ou commissaires généraux
de la République sont chargés d'appliquer l'ensemble
des mesures propres à assurer la liberté à
la Martinique, à la Guadeloupe, à 1'île de La
Réunion, à la Guyane, au Sénégal et
autres établissements français de la côte occidentale
d'Afrique, à l'île Mayotte et dépendances et
en Algérie. |
En réalité,
l'esclavage à l'île Mayotte était déjà
aboli depuis une ordonnance du roi Louis-Philippe en date du 9 décembre
1846, laquelle était une suite du traité de cession de l'île
du 25 avril 1841. Dans ce traité, il était prévu
une disposition «considérant
que l'extinction de l'esclavage à Mayotte est une des premières
conséquences de l'occupation de cette île».
Après l'abolition
officielle de l'esclavage, l'île Mayotte devint «le Far-West
des Réunionnais déclassés» qui s'y installèrent
et introduisirent le système des plantations coloniales en faisant
appel à des travailleurs «engagés».
En fait, les besoins de la main-d'oeuvre prirent simplement la forme d'un
trafic d'engagés indiens et chinois sur les plantations. Certains
historiens affirment même que les Réunionnais blancs immigrés
à Mayotte poursuivirent l'esclavage sous la forme de l'engagement.
Il n'est donc pas surprenant que les Réunionnais aient pris une
part active à la lutte pour que Mayotte reste française
en 1974-1975.
Le protectorat
français
L'intervention de la France
dans les Comores (et à Mayotte) commença au milieu du XIXe siècle,
alors que les quatre îles des Comores furent le théâtre
de nombreuses guerres entre sultans locaux, ce qui leur valut le surnom
de «îles
des Sultans batailleurs». Fatigué des guerres incessantes
qui ravageaient son pays, le sultan Adrian Tsouli céda Mayotte
à la France en échange d'une aide militaire et... d'une
rente annuelle de 1000 piastres (ou 5000 francs à l'époque)
de 1000 piastres et l'éducation de ses enfants à La Réunion aux frais du gouvernement français. Dans le cadre du traité
du 25 avril 1841, l'île passa juridiquement sous le protectorat
français. En réalité, la marine française
avait besoin d'un port important dans l'entrée du canal de Mozambique et
le traité de 1841, présenté comme un banal traité
commercial, était une vente forcée. C'était pour
la France une question de stratégie: il fallait occuper le plus
de territoires afin d'empêcher les Anglais et les Allemands de les
acquérir. Le roi Louis-Philippe entérina cette acquisition
en 1843. Toutefois, les rivalités
franco-britanniques dans l'océan Indien firent en sorte que les
trois autres îles de l'archipel des Comores
(Grande-Comore, Mohéli et Anjouan) demeurèrent plus ou moins
indépendantes, bien que l'ensemble de l'archipel fût placé,
cinq années plus tard, sous l'autorité du gouvernement colonial
de Mayotte. L'ensemble de l'archipel (Grande-Comore, Mohéli, Anjouan),
sauf Mayotte qui reste une colonie, tomba sous le protectorat français
en 1886. En fait, tous les traités furent imposés par la
France aux sultans locaux qui n'ont jamais eu le choix de résister.
Le protectorat dura jusqu'en 1892, alors qu'il laissa place un peu plus
tard à la colonie de «Mayotte
et dépendances» rattachée par la loi du 25 juillet
1912 à l'île de Madagascar.
Le régime du protectorat
supposait que la puissance coloniale envoyait un «résident»
parlant uniquement français auprès des autorités
locales et qu'il ne s'occupait en principe que de la politique extérieure.
En fait, les «résidents»
s'emparèrent progressivement du pouvoir, imposèrent la langue
française et laissèrent les colons français déposséder
entièrement les paysans de leurs terres, afin que ceux-ci vinssent
se faire employer dans les plantations coloniales.
En 1890, un accord de partage
intervint entre la France et la Grande-Bretagne: les Anglais obtenaient
l'île de Zanzibar (Tanzanie)
en imposant l'anglais; les Français conservaient les Comores et Madagascar
en imposant le français. Le rattachement juridique des trois autres
îles à Mayotte s'effectua en 1904. Il fut suivi, le 9 avril
1908, d'un second décret rattachant officieusement Mayotte et ses
dépendances à Madagascar. En 1912, le gouvernement français
se résolut à coloniser le reste des Comores, afin de surveiller
les pratiques douteuses des «résident»
et des colons. La loi d'annexion du 25 juillet 1912 ne fit que confirmer
ces décrets alors que Madagascar et les Comores (Ajouan, Mohéli,
la Grande-Comore et Mayotte) devinrent une seule colonie française.
Après deux révoltes
importantes (l'une en 1915 à la Grande-Comore, l'autre en 1940
à Anjouan), les Comores obtinrent
en 1946 une autonomie administrative et la ville de Dzaoudzi fut choisie
comme capitale du nouveau territoire. Ensuite, l'archipel devint autonome
en 1946 et l'Assemblée territoriale des Comores choisit en 1958
le statut de territoire français d'outre-mer (TOM). Cependant,
à Mayotte, 85 % des gens ont préféré, lors
d'un référendum, le statut de département français d'outre-mer (DOM). Les Mahorais auraient développé certaines
rancoeurs contre les anciens sultans d'Anjouan et contre les Arabo-Comoriens.
Dans les faits, les Comores ne furent jamais traitées comme les
autres territoires d'outre-mer, mais toujours comme une colonie. En 1974, à l'issue
d'un référendum, les îles d'Anjouan, de Mohéli et de la Grande-Comore
optèrent pour l'indépendance
à 95 %, alors que les habitants de Mayotte choisirent à
plus de 60 % de rester des citoyens français. Le 6 juillet 1975,
le président Ahmed Abdallah proclama à Moroni l'indépendance
unilatérale des quatre îles formant ainsi l'État des
Comores. Mais en février 1976, lors d'un référendum,
la population de Mayotte se prononça avec une très large
majorité (99 %) pour son maintien dans l'ensemble français
avec le statut de collectivité spéciale qui lui fut accordé.
La République fédérale islamique des Comores fut
proclamée le 1er octobre 1978.
Quant aux Mahorais de l'île
Mayotte, il semble bien qu'ils ne voulaient pas être soumis à
un État comorien suspecté de vouloir les exploiter. Il faut
dire que, à la suite de l'indépendance, les Comores connurent
une succession de régimes et de coups d'État (dont le renversement
du "père de l'indépendance", le président
Ahmed Abdallah), dans lesquels des mercenaire français ont souvent
joué un rôle essentiel. Sur la base de l'article 72 de la
Constitution française, les habitants de Mayotte bénéficient
maintenant du statut de collectivité territoriale et ils sont administrés
par un préfet nommé par la République.
Une nouvelle loi adoptée
le 22 décembre 1979 stipule que «l'île
de Mayotte fait partie de la République française et ne
peut cesser d'y appartenir sans le consentement de sa population».
Néanmoins, la République islamique des Comores revendique
le territoire de Mayotte. D'ailleurs, le statut de collectivité
territoriale a été accordé à l'île de
façon strictement provisoire. De plus, le 2 décembre 1982,
l'ONU adoptait une résolution en faveur du retour de Mayotte aux
Comores: 110 États votèrent pour la résolution, la
France vota contre (une seule voix) et 22 États s'abstinrent. Les
Mahorais devaient être consultés afin de redéfinir
l'avenir constitutionnel de leur île. Dans le reste des Comores,
malgré l'indépendance, la vie politique continue d'être
très influencée par la France, quand ce n'est pas par l'Afrique
du Sud. Mais la France a hésité
pendant plus de vingt-cinq ans à accorder un statut définitif
à Mayotte, et ce, pour deux raisons. D'abord, parce que la départementalisation
risque de coûter très cher à l'État, compte
tenu du BNB qui se maintient bien en-deçà de celui de la
France. Le second obstacle est d'ordre juridique dans la mesure où
il apparaît fort complexe de faire entrer dans le droit commun français
une société de structure musulmane. N'oublions pas, par
exemple, qu'à Mayotte l'état civil est géré
par des cadis, des juges de paix musulmans souvent illettrés, que
la polygamie est restée une pratique courante, que la loi restreint
l'héritage des femmes à la moitié de celui dévolu
aux hommes, que les noms de famille sont pratiquement inexistants, que
le code civil est en arabe, etc. Dans ces conditions, la départementalisation
définitive de Mayotte était perçue probablement comme
un casse-tête politique et juridique. Et il y a toujours la résolution
de l'Onu contre la position de la France! Un dossier politique chaud!
Néanmoins, en 1998,
le gouvernement français a ouvert deux groupes de réflexion,
l'un à Mayotte, l'autre à Paris, avec l'ensemble des représentants
de la société mahoraise. Des ententes ont été
conclues lors d’un accord signé à Paris, le 27 janvier 2000,
par les trois partis politiques représentés au Conseil général
de Mayotte (le Mouvement populaire mahorais, le Rassemblement pour la
République et le Parti socialiste) et par le gouvernement français.
Par la loi no 2000-391 du 9 mai 2000, «l'accord sur l'avenir de
Mayotte» a été soumis, le 2 juillet 2000, à
la consultation de la population. Les Mahorais ont massivement participé
à cette consultation et se sont prononcés à 72,94
% en faveur du OUI. Ce résultat semble exprimer la volonté
des Mahorais d'ancrer plus fermement leur avenir institutionnel dans la
République française et leur attente d'un développement
durable et solidaire.
|